• I comme Ivresse

    Depuis déjà deux heures, je suis plongée dans l'étude de plusieurs fiches des registres matricules. Lorsque tout à coup :

    "Ah non ! Je ne suis pas d'accord ! Si j'avais su, j'aurais porté réclamation. Ce n'est pas une amnistie ça ! Cette mention devait être effacée. J'ai l'air de quoi devant toi maintenant. Que vas-tu penser d'un grand-oncle pareil ?"

    Derrière moi vient d’apparaître la personne concernée par la fiche de registre matricule que je consulte. 

    Le bonhomme mesure à peu près 1 m 65 , ses cheveux sont noirs, son teint basané. Il porte comme beaucoup d'hommes de sa génération une moustache. Je pense même apercevoir une cicatrice dans la région frontale gauche.  

    " Bonjour François Marie, je suis désolée de t'avoir contrarié en étudiant ce document. D'ailleurs je ne comprends pas la cause de ton mécontentement. Alors je t'en prie, explique-toi.

    - Oh, tu me connais donc Marielle ?

    - Juste un peu, à travers quelques documents et une photo de famille que m'a fait parvenir un cousin Christian TALGUEN, un petit-fils de ta soeur Albertine que tous vous appeliez Armandine. Parle-moi de toi , cela me ferait très plaisir.

    - Bon puisque tu insistes, je suis né le 31 décembre 1888 à Plouëc.

    Mes parents, Pierre Marie LE CAER et Marie Anne LOZAHIC étaient cultivateurs.

    Ils ont eu onze enfants, six garçons et cinq filles. Moi, François Marie, j'étais le quatrième.

    J'étais laboureur. De 1909 à 1911, j'ai fait ma période de service au régiment, j'ai été canonnier puis trompette. Je suis passé dans la réserve de l'armée active en octobre 1911. J'ai enfin pu rentrer chez moi à Plouëc. 

    Hélas comme tu le sais, un peu plus de trois ans après, comme beaucoup d'autres, j'étais rappelé. C'était la mobilisation générale. Comme les autres, j'ai fait mon devoir, je suis parti me battre. C'était le 6 août 1914, au lieu de faire les moissons, je partais faire la guerre. 

    Certains étaient déjà tués ou blessés par l'ennemi, moi c'est un cheval français qui m'a blessé. Le 1er juin 1915, je suis évacué après avoir reçu un coup de pied de cheval. Je vais garder en souvenir une cicatrice et surtout des migraines et des vertiges.

    Je vais resté éloigné du champ de bataille pendant près de trois mois . Après ma convalescence, malgré mes séquelles, je retourne au front. J'y suis pour le 6 octobre 1915.

    Cette fin d'année 1915 qui approche, j'ai envie de la fêter, peut-être à cause de la mort qui rôde autour de moi et de mes camarades. Je ne peux pas te dire ce qui s'est réellement passé, mais j'ai certainement été faire la fête avec mes copains . Et j'ai été arrêté pour ivresse publique et surtout condamné à 8 jours de prison par le conseil de guerre de la 20ème division. Le jugement est tombé le 31 décembre 1915, je jour de mes 27 ans , beau cadeau d'anniversaire non ?

    C'est cette mention qui me gène dans cette fiche registre matricule, regarde c'est bien mis que j'ai été amnistié, cet écart de conduite ne devrait plus être visible par personne.

    Enfin, j'ai survécu à la guerre, et j'ai été démobilisé le 25 juillet 1919. Je pouvais enfin rentrer définitivement à Plouëc (22). 

    Le 6 octobre 1921, à Plouëc (22) j'ai épousé Anne Marie BOULOUIN. Nous aurons cinq enfants. 

    Je vais mourir en 1954, le dix octobre, dix ans avant ta naissance Marielle. 

    C'est le résumé de ma vie, je ne veux pas que ces huit jours de prison pour ivresse publique te donnent une mauvaise opinion de moi.   

    - Certainement pas François, au contraire, cette mention prouve ton humanité, cette mention donne du relief à ta vie. Vous les soldats de cette grande guerre, vous n'étiez que des hommes, des humains pris dans une tourmente inhumaine, vous étiez des héros et les héros aussi ont droit aux écarts de conduite.

    - Tes paroles me consolent, j'espère qu'un jour tu auras l'occasion de chercher mes descendants et de les inscrire dans l'arbre de Ronan. Je t'embrasse chère petite nièce et espère avoir un jour l'occasion de revenir te rendre visite.

    François est reparti et moi je me suis replongée dans la recherche des fiches matricules.

    photo

    (La Famille LE CAER- 1919 - source : photo Christian TALGUEN)  

     

    François

    (François Marie LE CAER)

    ******************

           

    François Marie LE CAER est le fils des sosa 26 et 27 de Ronan (branche maternelle)

    Il est le frère d'Augustine, ma grand-mère (sosa 13 de Ronan)     

     

    Marielle BATHANY- LE GOFF

    pour me contacter marielle.le-goff@wanadoo.fr 

      


  • Commentaires

    1
    Samedi 10 Novembre à 18:57
    Mickael

    Ces soldats ont vécu l'enfer, parfois pendant des années. Alors ils trouvaient le peu de réconfort, là où ils pouvaient, et parfois avec l'alcool. Comme tu le dis, ils étaient simplement des hommes...

    2
    Mimi
    Samedi 10 Novembre à 21:16

    Bel hommage à François Marie LE CAER !

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